VIGNERON MAGAZINE : SPECIAL 13 NUANCES DE CHÂTEAUNEUF-DU-PAPE – ETE 2026

Sur ce plateau de La Crau, une règle d’or : ne jamais surjouer le terroir. Dans cette tension permanente entre les éléments et le vivant, le

Télégraphe transmet le message du sol, entre profondeur et verticalité.

 

Sur le plateau de La Crau, le vent ne s’arrête jamais. Il plaque les corps, courbe les ceps, impose sa loi. Autrefois, les messages passaient par le télégraphe. Aujourd’hui, c’est lui, le Vieux Télégraphe qui porte ceux du sol. Dans les galets, dans cette tension permanente entre les éléments et le vivant, quelque chose persiste, insiste, une forme de langage ancien que

seuls ceux qui prennent le temps d’ecouter savent encore déchiffrer. Une complexité est à l’œuvre: 13 cépages, 13 terroirs, une infinité de combinaisons. Une grammaire vivante que le Vieux Télégraphe n’a jamais cessé d’explorer. À première vue, le plateau impose une forme d’évidence: une mer de galets roulés, une lumière écrasante, un vent qui assèche tout.

Des conditions rudes. Et pourtant, le miracle se niche dans le détail: « On a cette chance d’avoir un grand lieu homogêne… mais avec énormément de nuances à l’intérieur », observe Nicolas Brunier. Avec sa sœur Manon et leur cousin Édouard, ils incarnent la 6e génération.

Une arrivée progressive, à contre-courant de l’époque pressée. « On est entrés ici avec humilité, glisse Manon. Car avant de vouloir faire, il faut comprendre. » Or comprendre un lieu comme La Crau ne se décrète pas, cela se vit.

« Il nous a fallu dix ans pour vraiment intégrer ce qu’on faisait là et vers où on voulait emmener le domaine », poursuit Nicolas. Dix ans pour se situer dans une histoire qui les dépasse. Le domaine s’organise autour de ce socle: près de 60 hectares d’un seul tenant sur le plateau, cœur historique du Vieux Télégraphe. À cela s’ajoutent 20 hectares à Piedlong, plus sableux, et d’autres secteurs comme Terre Ferme, qui apportent d’autres nuances. Mais tout commence là-haut où la vigne ne pousse pas, elle avance. Les galets accumulent la chaleur, la restituent la nuit, accélérant les maturités. En pro-fondeur; les argiles retiennent l’eau, évitent les blocages, maintiennent la tension. « C’est un terroir qui ne pardonne rien, résume Édouard Brunier. Si on ne fait pas attention, on va trop loin. » Trop loin dans la maturité et la puissance. Le rôle du vigneron se joue précisément sur cette frontière ténue. De cette tension naissent des vins denses, structurés, mais sans cesse en mouvement. Une matière profonde, traversée par une salinité qui étire la bouche et dépasse les millésimes: « On cherche une forme de verticalité, pas seulement de puissance », précise Nicolas. Au sein de la famille, cette quête permanente dépasse les individus. « On goûte à l’aveugle, et sans se parler on sait immédiatement ce qui est Vieux Télégraphe… et ce qui ne l’est pas », ajoute Manon. Une signature presque instinctive, comme inscrite dans le lieu même.

À quelques kilomètres, le paysage s’allège. À Piedlong, les sols plus sableux donnent des vins plus ouverts, plus immé diats. « On gagne en souplesse, en finesse, explique Édouard. Ca permet d’apporter du mouvement à l’assemblage. » Au sein d’un même îlot, les variations sont nombreuses, parfois infimes, toujours déterminantes. « Ce n’est pas la Bourgogne, où tout change tous les 20 mètres, prolonge Nicolas. Mais à l’intérieur d’une même parcelle, il peut y avoir pas mal de nuances. »

Le grenache domine, parfaitement adapté à ces conditions extrêmes. Résilient, capable de produire dans les années les plus sèches, il est l’épine dorsale. Autour de lui, mourvèdre, syrah, cinsault viennent structurer, tendre, équilibrer. La clairette et d’autres blancs assouplissent le tout. « Ils agissent comme des épices en cuisine », indique Édouard. Une logique héritée d’une pratique ancienne: la complantation. Plusieurs cépages au sein d’une même parcelle, une diversité intégrée dès la vigne.

Dans le verre, cette philosophie prend tout son sens. Les essais de monocépage – syrah 2023, grenache 2014, mourvèdre

2005 – dégustés face à leurs assemblages montrent des profils séduisants mais rarement complets. Le vin bascule vraiment une fois assemblé. Cohérence. Profondeur. Énergie. Depuis toujours, le domaine suit une ligne claire: ne pas surjouer le terroir. « On évite à tout prix la caricature, insiste Nicolas Brunier. Quand le raisin arrive avec ce niveau de maturité, il faut savoir s’arrêter. » Car sur La Crau, le terroir parle fort. Et impose ses règles. La cave devient alors le lieu de la retenue, afin de ne pas brouiller le message.

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