
Sur ce plateau de La Crau, une règle d’or : ne jamais surjouer le terroir. Dans cette tension permanente entre les éléments et le vivant, le
Télégraphe transmet le message du sol, entre profondeur et verticalité.
Sur le plateau de La Crau, le vent ne s’arrête jamais. Il plaque les corps, courbe les ceps, impose sa loi. Autrefois, les messages passaient par le télégraphe. Aujourd’hui, c’est lui, le Vieux Télégraphe qui porte ceux du sol. Dans les galets, dans cette tension permanente entre les éléments et le vivant, quelque chose persiste, insiste, une forme de langage ancien que
seuls ceux qui prennent le temps d’ecouter savent encore déchiffrer. Une complexité est à l’œuvre: 13 cépages, 13 terroirs, une infinité de combinaisons. Une grammaire vivante que le Vieux Télégraphe n’a jamais cessé d’explorer. À première vue, le plateau impose une forme d’évidence: une mer de galets roulés, une lumière écrasante, un vent qui assèche tout.
Des conditions rudes. Et pourtant, le miracle se niche dans le détail: « On a cette chance d’avoir un grand lieu homogêne… mais avec énormément de nuances à l’intérieur », observe Nicolas Brunier. Avec sa sœur Manon et leur cousin Édouard, ils incarnent la 6e génération.
Une arrivée progressive, à contre-courant de l’époque pressée. « On est entrés ici avec humilité, glisse Manon. Car avant de vouloir faire, il faut comprendre. » Or comprendre un lieu comme La Crau ne se décrète pas, cela se vit.
« Il nous a fallu dix ans pour vraiment intégrer ce qu’on faisait là et vers où on voulait emmener le domaine », poursuit Nicolas. Dix ans pour se situer dans une histoire qui les dépasse. Le domaine s’organise autour de ce socle: près de 60 hectares d’un seul tenant sur le plateau, cœur historique du Vieux Télégraphe. À cela s’ajoutent 20 hectares à Piedlong, plus sableux, et d’autres secteurs comme Terre Ferme, qui apportent d’autres nuances. Mais tout commence là-haut où la vigne ne pousse pas, elle avance. Les galets accumulent la chaleur, la restituent la nuit, accélérant les maturités. En pro-fondeur; les argiles retiennent l’eau, évitent les blocages, maintiennent la tension. « C’est un terroir qui ne pardonne rien, résume Édouard Brunier. Si on ne fait pas attention, on va trop loin. » Trop loin dans la maturité et la puissance. Le rôle du vigneron se joue précisément sur cette frontière ténue. De cette tension naissent des vins denses, structurés, mais sans cesse en mouvement. Une matière profonde, traversée par une salinité qui étire la bouche et dépasse les millésimes: « On cherche une forme de verticalité, pas seulement de puissance », précise Nicolas. Au sein de la famille, cette quête permanente dépasse les individus. « On goûte à l’aveugle, et sans se parler on sait immédiatement ce qui est Vieux Télégraphe… et ce qui ne l’est pas », ajoute Manon. Une signature presque instinctive, comme inscrite dans le lieu même.
À quelques kilomètres, le paysage s’allège. À Piedlong, les sols plus sableux donnent des vins plus ouverts, plus immé diats. « On gagne en souplesse, en finesse, explique Édouard. Ca permet d’apporter du mouvement à l’assemblage. » Au sein d’un même îlot, les variations sont nombreuses, parfois infimes, toujours déterminantes. « Ce n’est pas la Bourgogne, où tout change tous les 20 mètres, prolonge Nicolas. Mais à l’intérieur d’une même parcelle, il peut y avoir pas mal de nuances. »
Le grenache domine, parfaitement adapté à ces conditions extrêmes. Résilient, capable de produire dans les années les plus sèches, il est l’épine dorsale. Autour de lui, mourvèdre, syrah, cinsault viennent structurer, tendre, équilibrer. La clairette et d’autres blancs assouplissent le tout. « Ils agissent comme des épices en cuisine », indique Édouard. Une logique héritée d’une pratique ancienne: la complantation. Plusieurs cépages au sein d’une même parcelle, une diversité intégrée dès la vigne.
Dans le verre, cette philosophie prend tout son sens. Les essais de monocépage – syrah 2023, grenache 2014, mourvèdre
2005 – dégustés face à leurs assemblages montrent des profils séduisants mais rarement complets. Le vin bascule vraiment une fois assemblé. Cohérence. Profondeur. Énergie. Depuis toujours, le domaine suit une ligne claire: ne pas surjouer le terroir. « On évite à tout prix la caricature, insiste Nicolas Brunier. Quand le raisin arrive avec ce niveau de maturité, il faut savoir s’arrêter. » Car sur La Crau, le terroir parle fort. Et impose ses règles. La cave devient alors le lieu de la retenue, afin de ne pas brouiller le message.
Ce soir c’est mistral, ciel bleu dur comme l’eau d’un lac profond, jour pourpre déclinant, bourgeons vert tendre agités par l’ami qui assèche, éloigne les maladies, galets roulés ocre luisant
sur le plateau royal de La Crau, grande scène où se joue le concerto pour clairette, grenache blanc, roussanne, bourboulenc et 7 petits rangs de picpoul. À la baguette, ils ne sont pas trop de trois pour diriger cet orchestre végétal et interpréter tous les jours la partition minérale qui accueille ces instruments anciens. Manon et Nicolas Brunier sont les enfants de Frédéric, Édouard est le fils de Daniel. Les deux frères ont longtemps porté le destin du Vieux Télégraphe, domaine mondialement connu de Châteauneuf. Depuis un an, c’est le trio de cousins qui joue le grand œuvre, les deux paternels sont désormais les conseillers spéciaux et rapprochés des jeunes.
Le plateau de La Crau, c’est un sol fascinant, un mulch de pavasses roulées jadis par le Rhône, dessous c’est du sable et des galets mélangés, puis une atmosphère sablo-limoneuse et des galets encore et puis un horizon d’argile rouge, aussi des galets et à nouveau de l’argile et des gros galets. Ça, c’est le principe minéral, le milieu dans lequel plongent les racines des vieilles vignes de blanc, 70 ans de moyenne, un siècle pour les clairettes. Le génie de cette terre, c’est la pulsation hydrique qui étanche la soif de la vigne quand elle en a besoin. Aux Pins, sur une inclinaison douce du plateau, de la roussanne et du picpoul plantés plein sud sur des marnes, les premiers à être vendangés. Au-dessus, la parcelle des Chênes, sur la fin de colluvions posées sur une dalle d’argile, du bourboulenc, moitié en gobelet, moitié palissée. Au plein plateau, sur des terrasses alluviales, des cailloux par milliasses, du sable et des argiles, les grenaches blancs de Galéan et, sur son plat, la clairette et le bourboulenc. Derrière-Est, à l’épicentre du plateau, en blanc depuis toujours, des clairettes de 1920, la diversité des massales et des clones de qualité, « l’important c’est la diversité », et puis voici Bérard, au flanc du couchant les clairettes sur des safres, juste à côté le plantier des blancs, les 4 cépages principaux en mémoire palissée ou gobelet, enfin Mousset, 20 ans de bourboulenc. Une rare diversité de climats dont les complants sont fournis par Bérillon, compositeur pépiniériste. L’ensemble des touches de ce clavier quand la main des hommes l’a parcouru, ça fait à peu près 7 hectares sur les 85 du domaine de Bédarrides.
Pour la maturité, le trio s’en remet au coup d’œil sur les baies, aux analyses itou. « Comme on est sur des vins d’assemblage, on goûte les jus comme des vins, pour une vision globale. On va chercher un équilibre. On est les premiers à vendanger dans les coins qui mûrissent tôt. On bénéficie de l’expérience des générations précédentes et des textes de mémoire du Vieux Télé- graphe, cette histoire de maturité est le résultat d’une observation constante de chaque personnage parcellaire, on s’adapte à leur vécu de l’année. Notre agriculture emprunte les itinéraires du bio, on se laisse une marge de manœuvre, on exerce une pro- phylaxie sur le végétal, par exemple on aère avec discernement tout en laissant de l’ombre fraîche au fruit, on sélectionne les tiges à l’ébourgeonnage et le climat salvateur fait le reste. »
Selon les années, on s’arrête quand il fait chaud, ça tombe bien, souvent le pressoir est plein, on en fait un seul par jour. En 2020, on fit un assemblage général à la récolte, en 2021 il fallut isoler 7 lots, élevés seuls pendant dix mois. Pas de protection SO2, « ce qui doit s’oxyder s’oxyde ». On débourbe à 13-14 °C et zou en cuve béton pour le début de fermentation alcoolique qui se poursuit en foudre de 30, 20 hectos, demi- muid et un peu de barrique. La malo se fait naturellement à 18 °C, « on y gagne en profondeur ». On cherche les amers nobles et on les trouve, « c’est pour ça qu’on fait ce blanc ». Fin, élégant, riche de l’énergie du terroir, c’est l’harmonie d’une composition florale, de fruits juteux, d’abricot, de pêche, de poire, l’âme minérale y glisse son aile d’ange. / JEAN-LUC BARDE
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C’est le miracle de la nature et l’œuvre des hommes, un sol pauvre, un dépouillement de pierres, un déferlement de galets roulés, un plateau ouvert aux quatre vents et la vision d’une famille, les Brunier, depuis plus d’un siècle et 6 générations. Sur le terroir de la Crau, royaume du grenache qui partage sa couronne avec quelques autres mais induit puissamment aux vins du Vieux Télégraphe leur charactère et leur âme, s’est écrit l’une des histoires les plus étonnantes de Châteauneuf-du-Pape. Reportage.
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